Entrevista:Blok Pataco, 32 ans, chanteur de rapLa Harissa explique sa sauceLe groupe La Harissa s'est produit récemment à Paris durant le Festival Portugais. L'occasion d'ouvrir une fenêtre à ce groupe bien connu des jeunes qui aiment le rap lusitano. L'aîné des duettistes, Blok Pataco, revient sur la genèse du groupe, ses influences, ses projets et ce qu'il pense de la communauté portugaise. Sans ambages.
Commençons avec la question que l'on a dû te poser mille fois, pourquoi ce nom de La Harissa ?
Blok Pataco : Un jour, des potes nous ont dit : « ouah, ce que vous faîtes ça «déchire», c'est pire que la harissa votre truc ». Mon frère et moi avons trouvé cela d'autant plus amusant que c'est une sauce de la rue, comme l'art que l'on pratique. Nous avons donc décidé d'adopter ce nom aux alentours de 1995.
Et ce pseudo, Blok Pataco, il vient aussi de la «rue» ?
Oui, en partie. Blok était mon surnom quand je taguais plus jeune. Pataco, cela vient de ma grand-mère que tout le monde au Portugal appelle «Pataca». Quant au pseudo de mon frère, c'est un clin d'½il aux «sirandos», de gros contrebandiers qui vivaient dans la région du Minho.
Vers quel âge as-tu commencé à t'intéresser au rap ?
Je devais avoir huit, neuf ans la première fois que j'ai entendu du rap. C'était l'époque où la bande FM se libéralisait. J'écoutais Radio 7, les émissions de Sidney et de Phil Barney... Ensuite, j'ai beaucoup regardé MTV avec mon frère. On a toujours été branchés par le rap américain. C'est en regardant ces mecs-là que l'on a commencé à rapper en français.
Le rap français ne vous a pas influencé ?
Franchement, on trouve que les rappeurs hexagonaux n'ont pas cette façon de «lâcher». Je te parle de techniques vocales, où dans ce domaine, les Français sont très basiques. L'autre problème en France, c'est qu'il n'y a qu'une seule radio qui diffuse du rap (NDLR : Skyrock). Cela a notamment des conséquences sur les plus jeunes qui ont l'impression de connaître ce genre grâce à cette station. Les plus âgés ont vécu cette musique autrement, par le biais des concerts, du bouche à oreille, de l'échange de cassettes etc.
Vous vous intéressez à d'autres genres musicaux puisque vous insérez de la musique traditionnelle portugaise ?
Bien sûr. J'écoute de tout en fait. De 8 à 14 ans, j'étais par exemple un féru d'Iron Maiden et d'AC/DC. J'aime ce qui est bon, ou plutôt ce qui me paraît bon. Il y a aussi des artistes que je n'aime pas comme Jennifer Lopez mais dont j'apprécie deux ou trois titres.
Parlons de vos albums. Vous en avez sorti quatre. Existe-t-il une «touche» La Harissa ?
Nous ne sommes pas «East Coast, West Coast, ou Cergy Coast». Notre style, c'est La Harissa et ce mélange de hip hop et de fado. Mais nous avons d'autres facettes. Un vrai peintre se doit d'avoir toutes les couleurs dans sa palette, même s'il y a une dominante de ci ou une dominante de ça.
Votre dernier album, «Pimenta da rua», va ressortir ?
Pimenta da rua, sitôt sorti en 2004, a été retiré des bacs car notre maison de production - Next Music - a tout simplement fermé la porte. Mais on va effectivement le ressortir dans une version remasterisée avec des titres inédits. Parmi les autres surprises, il y aura des duos avec MC Solaar et Arsenik.
Ils sont français pourtant. Tu les aimes bien ?
Oui oui. Solaar, ce n'est pas tant pour son phrasé que pour ses textes, sa façon d'écrire. Et puis, on fait ça dans l'amitié et on aime les mêmes choses. Malgré tout ce que les gens peuvent penser, Solaar écoute des choses vraiment très pointues. Je le sais parce que je le sens quand il rappe.
Qui décide pour les duos ?
Ça dépend, ce n'est jamais la même chose en fait. Pour Linda de Suza, on avait notre garagiste en commun qui lui a refilé notre CD. Elle connaissait déjà et elle a dit qu'elle aimerait bien nous voir. On a trouvé cela important, cette rencontre entre la nouvelle et la vieille génération. Quoi que l'on dise sur cette femme, c'est la seule et unique artiste portugaise qui ait réussi à faire quelque chose en France.
Outre la réédition de votre album, vous avez d'autres projets ?
On prépare une mix tape (NDLR : une compilation de plusieurs morceaux) avec des amis de Cergy ainsi qu'une vraie première compil' avec de jeunes talents portugais que l'on inspire et que l'on continue d'inspirer. Le but est d'amener une scène de rap portugaise comme il existe une scène de rap marseillaise. On va aussi partir en tournée au Portugal cet été.
Depuis quand faites-vous cette tournée estivale ?
La première fois, c'était en 2000. Mais elle n'est régulière que depuis 2003. Chaque année, nos tournées sont plus importantes, même si les Portugais sont plus friands de rock. C'est primordial d'aller là-bas car cela a ensuite des répercussions en France via le câble. On a eu la chance de faire une émission comme Herman Sic qui fait 40% de part de marché. Quand on est revenu en France, on caracolait en tête du classement hip hop de la FNAC.
Quel public visez-vous en France? Uniquement la communauté lusophone ?Non, nous ne ciblons pas uniquement les gens qui parlent le portugais, tout comme les black ne ciblent pas que les black. Les jeunes générations n'écoutent pas Linda de Suza ou Lio, ils écoutent La Harissa. Ils ont plus de facilités à nous mettre en avant, ce qui fait qu'aujourd'hui, la communauté portugaise a fait connaître La Harissa à d'autres gens. C'est super-important, ça s'appelle un phénomène.
Mais tous les Portugais n'aiment pas forcément le rap ?
C'est vrai, mais il y a bien 70 à 80% des fils de Portugais qui ont envie de vivre leur Portugal sans aller forcément à des fêtes traditionnelles.
Que penses-tu de la communauté portugaise en France ?
Le problème, c'est que tout le monde veut être « le » représentant des Portugais alors que l'on ne sera jamais aussi structurés que la communauté juive par exemple. Je me suis aperçu, lorsque j'ai travaillé dans les chantiers, que les Portugais se font du mal entre eux. Aujourd'hui, des gens nous critiquent et je ne sais même pas pourquoi. Une anecdote : un jeudi matin, Cauet parle de la communauté portugaise et passe un de nos titres. Il dit : «tiens, j'aimerais bien passer ce mecs-là à mon émission». Et bien, il y a un Portugais qui lui a répondu que nous n'étions pas «faciles à gérer».
Pourquoi a t-il affirmé cela ?
Je vais te le dire pourquoi. Parce qu'il ne faut pas que La Harissa prenne une dimension plus grande. Je n'ai pas de nom à citer, mais des gens auraient aimé être à notre place. Aujourd'hui, on a fait plus de la moitié du chemin. Nos clips passent à la télé et on fait des interviews tant pour la presse portugaise que française.
Un dernier mot sur votre club (1) ?
Ce club, on l'a créé en 2004 pour faire vivre une vraie scène hip hop française. Arsenik, Cut Killer, Stomy Bugsy ou Doc Gynéco sont déjà venus nous voir. Le club comporte deux étages. En bas, on passe du portugais, du latino, et en haut, du hip hop mais aussi de la house, de la techno... Il n'est pas impossible que l'on se rapproche plus tard de Paris et que l'on développe davantage de partenariats avec des acteurs de la communauté portugaise.
(1) La Harissa Club, à Essarts le Roi (Yvelines) sur la N10 en direction de Rambouillet